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Pour le marxiste, la lutte des classes comprend :

a.  Une lutte économique.

b.  Une lutte politique.

c.  Une lutte idéologique.

Le problème doit donc être posé simultanément sur ces trois terrains.

a.  On ne peut pas lutter pour le pain sans lutter pour la paix, sans défendre la liberté et sans défendre toutes les idées qui servent la lutte pour ces objectifs.

b.  Il en est de même dans la lutte politique, qui, depuis Marx, est devenue une véritable science : on est obligé de tenir compte à la fois de la situation économique et des courants idéologiques pour mener une telle lutte.

c.  Quant à la lutte idéologique, qui se manifeste par la propagande, on doit tenir compte, pour qu'elle soit efficace, de la situation économique et politique.

Nous voyons donc que tous ces problèmes sont intimement liés et, ainsi, que l'on ne peut prendre de décision devant n'importe quel aspect de ce grand problème qu'est la lutte de classes — dans une grève par exemple. — sans prendre en considération chaque donnée du problème et l'ensemble du problème lui-même.

C'est donc celui qui sera capable de lutter sur tous les terrains qui donnera au mouvement la meilleure direction.

C'est ainsi qu'un marxiste comprend ce problème de la lutte de classes. Or, dans la lutte idéologique que nous devons mener tous les jours, nous nous trouvons devant des problèmes difficiles à résoudre : immortalité de l'âme, existence de Dieu, origines du monde, etc. C'est le matérialisme dialectique qui nous donnera une méthode de raisonnement, qui nous permettra de résoudre tous ces problèmes et, aussi bien, de dévoiler toutes les campagnes de falsification du marxisme, qui prétendent le compléter et le renouveler.

Georges Politzer

les 21 conditions

"Le 2° Congrès de l'Internationale Communiste décide que les conditions d'admission dans l'Internationale sont les suivantes :"

1. La propagande et l'agitation quotidiennes doivent avoir un caractère effectivement communiste et se conformer au programme et aux décisions de la III° Internationale. Tous les organes de la presse du Parti doivent être rédigés par des communistes sûrs, ayant prouvé leur dévouement à la cause du prolétariat. Il ne convient pas de parler de dictature prolétarienne comme d'une formule apprise et courante ; la propagande doit être faite de manière à ce que la nécessité en ressorte pour tout travailleur, pour toute ouvrière, pour tout soldat, pour tout paysan, des faits mêmes de la vie quotidienne, systématiquement notés par notre presse. La presse périodique ou autre et tous les services d'éditions doivent être entièrement soumis au Comité Central du Parti, que ce dernier soit légal ou illégal. Il est inadmissible que les organes de publicité mésusent de l'autonomie pour mener une politique non conforme à celle du Parti. Dans les colonnes de la presse, dans les réunions publiques, dans les syndicats, dans les coopératives, partout où les partisans de la III° Internationale auront accès, ils auront à flétrir systématiquement et impitoyablement non seulement la bourgeoisie, mais aussi ses complices, réformistes de toutes nuances.

2. Toute organisation désireuse d'adhérer à l'Internationale Communiste doit régulièrement et systématiquement écarter des postes impliquant tant soit peu de responsabilité dans le mouvement ouvrier (organisations de Parti, rédactions, syndicats, fractions parlementaires, coopératives, municipalités) les réformistes et les « centristes » et les remplacer par des communistes éprouvés, - sans craindre d'avoir à remplacer, surtout au début, des militants expérimentés, par des travailleurs sortis du rang.

3. Dans presque tous les pays de l'Europe et de l'Amérique la lutte de classes entre dans la période de guerre civile. Les communistes ne peuvent, dans ces conditions, se fier à la légalité bourgeoise. Il est de leur devoir de créer partout, parallèlement à l'organisation légale, un organisme clandestin, capable de remplir au moment décisif, son devoir envers la révolution. Dans tous les pays où, par suite de l'état de siège ou de lois d'exception, les communistes n'ont pas la possibilité de développer légalement toute leur action, la concomitance de l'action légale et de l'action illégale est indubitablement nécessaire.

4. Le devoir de propager les idées communistes implique la nécessité absolue de mener une propagande et une agitation systématique et persévérante parmi les troupes. Là, où la propagande ouverte est difficile par suite de lois d'exception, elle doit être menée illégalement ; s'y refuser serait une trahison à l'égard du devoir révolutionnaire et par conséquent incompatible avec l'affiliation à la III° internationale.

5. Une agitation rationnelle et systématique dans les campagnes est nécessaire. La classe ouvrière ne peut vaincre si elle n'est pas soutenue tout au moins par une partie des travailleurs des campagnes (journaliers agricoles et paysans les plus pauvres) et si elle n'a pas neutralisé par sa politique tout au moins une partie de la campagne arriérée. L'action communiste dans les campagnes acquiert en ce moment une importance capitale. Elle doit être principalement le fait des ouvriers communistes en contact avec la campagne. Se refuser à l'accomplir ou la confier à des demi-réformistes douteux c'est renoncer à la révolution prolétarienne.

6. Tout Parti désireux d'appartenir à la III° Internationale, a pour devoir de dénoncer autant que le social-patriotisme avoué le social-pacifisme hypocrite et faux ; il s'agit de démontrer systématiquement aux travailleurs que, sans le renversement révolutionnaire du capitalisme, nul tribunal arbitral international, nul débat sur la réduction des armements, nulle réorganisation « démocratique » de la Ligue des Nations ne peuvent préserver l'humanité des guerres impérialistes.

7. Les Partis désireux d'appartenir à l'Internationale Communiste ont pour devoir de reconnaître la nécessité d'une rupture complète et définitive avec le réformisme et la politique du centre et de préconiser cette rupture parmi les membres des organisations. L'action communiste conséquente n'est possible qu'à ce prix. L'Internationale Communiste exige impérativement et sans discussion cette rupture qui doit être consommée dans le plus bref délai. L'Internationale Communiste ne peut admettre que des réformistes avérés, tels que Turati, Kautsky, Hilferding, Longuet, Mac Donald, Modigliani et autres, aient le droit de se considérer comme des membres de la III° Internationale, et qu'ils y soient représentés. Un pareil état de choses ferait ressembler par trop la III° Internationale à la II°.

8. Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les Partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout Parti appartenant à la III° Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d'émancipation dans les colonies, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d'entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux.

9. Tout Parti désireux d'appartenir à l'Internationale Communiste doit poursuivre une propagande persévérante et systématique au sein des syndicats, coopératives et autres organisations des masses ouvrières. Des noyaux communistes doivent être formés, dont le travail opiniâtre et constant conquerra les syndicat professionnel|syndicats au communisme. Leur devoir sera de révéler à tout instant la trahison des social-patriotes et les hésitations du « centre ». Ces noyaux communistes doivent être complètement subordonnés à l'ensemble du Parti.

10. Tout Parti appartenant à l'Internationale Communiste a pour devoir de combattre avec énergie et ténacité l'« Internationale » des syndicat jaune|syndicats jaunes fondée à Amsterdam. Il doit répandre avec ténacité au sein des syndicats ouvriers l'idée de la nécessité de la rupture avec l'Internationale Jaune d'Amsterdam. Il doit par contre concourir de tout son pouvoir à l'union internationale des syndicats rouges adhérant à l'Internationale Communiste.

11. Les Partis désireux d'appartenir à l'Internationale Communiste ont pour devoir de réviser la composition de leurs fractions parlementaires, d'en écarter les éléments douteux, de les soumettre, non en paroles mais en fait, au Comité Central du Parti, d'exiger de tout député communiste la subordination de toute son activité aux intérêts véritables de la propagande révolutionnaire et de l'agitation.

12. Les Partis appartenant à l'Internationale Communiste doivent être édifiés sur le principe de la centralisation démocratique. À l'époque actuelle de guerre civile acharnée, le Parti Communiste ne pourra remplir son rôle que s'il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée, bénéficie de la confiance unanime des militants.

13. Les Partis Communistes des pays où les communistes militent légalement doivent procéder à des épurations périodiques de leurs organisations, afin d'en écarter les éléments intéressés et petit-bourgeois.

14. Les Partis désireux d'appartenir à l'Internationale Communiste doivent soutenir sans réserves toutes les républiques soviétiques dans leurs luttes avec la contre-révolution. Ils doivent préconiser inlassablement le refus des travailleurs de transporter les munitions et les équipements destinés aux ennemis des républiques soviétiques, et poursuivre, soit légalement soit illégalement, la propagande parmi les troupes envoyées contre les républiques soviétiques.

15. Les Partis qui conservent jusqu'à ce jour les anciens programmes social-démocrates ont pour devoir de les réviser sans retard et d'élaborer un nouveau programme communiste adapté aux conditions spéciales de leur pays et conçu dans l'esprit de l'Internationale Communiste. Il est de règle que les programmes des Partis affiliés à l'Internationale Communiste soient confirmés par le Congrès International ou par le Comité Exécutif. Au cas où ce dernier refuserait sa sanction à un Parti, celui-ci aurait le droit d'en appeler au Congrès de l'Internationale Communiste.

16. Toute les décisions des Congrès de l'Internationale Communiste, de même que celles du Comité Exécutif, sont obligatoires pour tous les Partis affiliés à l'Internationale Communiste. Agissant en période de guerre civile acharnée, l'Internationale Communiste et son Comité Exécutif doivent tenir compte des conditions de lutte si variées dans les différents pays et n'adopter de résolutions générales et obligatoires que dans les questions où elles sont possibles.

17. Conformément à tout ce qui précède, tous les Partis adhérant à l'Internationale Communiste doivent modifier leur appellation. Tout Parti désireux d'adhérer à l'Internationale Communiste doit s'intituler Parti Communiste de... (section de la III° Internationale Communiste). Cette question d'appellation n'est pas une simple formalité ; elle a aussi une importance politique considérable. L'Internationale Communiste a déclaré une guerre sans merci au vieux monde bourgeois tout entier et à tous les vieux Partis social-démocrates jaunes. Il importe que la différence entre les Partis Communistes et les vieux Partis « social-démocrates » ou « socialistes » officiels qui ont vendu le drapeau de la classe ouvrière soit plus nette aux yeux de tout travailleur.

18. Tous les organes dirigeants de la presse des Partis de tous les pays sont obligés d'imprimer tous les documents officiels importants du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste.

19. Tous les Partis appartenant à l'Internationale Communiste ou sollicitant leur adhésion sont obligés de convoquer (aussi vite que possible), dans un délai de 4 mois après le 2° Congrès de l'Internationale Communiste, au plus tard, un Congrès extraordinaire afin de se prononcer sur ces conditions. Les Comités Centraux doivent veiller à ce que les décisions du 2° Congrès de l'Internationale Communiste soient connues de toutes les organisations locales.

20. Les Partis qui voudraient maintenant adhérer à la III° Internationale, mais qui n'ont pas encore modifié radicalement leur ancienne tactique, doivent préalablement veiller à ce que les 2/3 des membres de leur Comité Central et des Institutions centrales les plus importantes soient composés de camarades, qui déjà avant le 2° Congrès s'étaient ouvertement prononcés pour l'adhésion du Parti à la III° Internationale. Des exceptions peuvent être faites avec l'approbation du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste. Le Comité Exécutif se réserve le droit de faire des exceptions pour les représentants de la tendance centriste mentionnés dans le paragraphe 7.

21. Les adhérents au Parti qui rejettent les conditions et les thèses établies par l'Internationale Communiste doivent être exclus du Parti. Il en est de même des délégués au Congrès extraordinaire.

juillet 1920.

les 3 sources et les 3 parties constitutives du marxisme

**Lénine

Cet article fut écrit à l'occasion du 30° anniversaire de la mort de K. Marx. Il sera publié dans le n°3 de la revue théorique bolchévique "Prosvéchtchénié" ("L'Education"). Cette revue, dont le tirage atteindra jusqu'à 5000 exemplaires, était dirigée par Lénine de l'étranger. Elle parut de décembre 1911 à juin 1914, data à laquelle le gouvernement tsariste l'interdit. Sa parution reprit à l'automne 1917 pour un seul numéro.

La doctrine de Marx suscite, dans l'ensemble du monde civilisé, la plus grande hostilité et la haine de toute la science bourgeoise (officielle comme libérale), qui voit dans le marxisme quelque chose comme une "secte malfaisante". On ne peut pas s'attendre à une autre attitude, car dans une société fondée sur la lutte des classes, il ne saurait y avoir de science sociale "impartiale". Toute la science officielle et libérale défend, d'une façon ou de l'autre, l'esclavage salarié, cependant que le marxisme a déclaré une guerre implacable à cet esclavage. Demander une science impartiale dans une société fondée sur l'esclavage salarié, est d'une naïveté aussi puérile que de demander aux fabricants de se montrer impartiaux dans la question de savoir s'il convient de diminuer les profits du Capital pour augmenter le salaire des ouvriers.

Mais ce n'est pas tout. L'histoire de la philosophie et l'histoire de la science sociale montrent en toute clarté que le marxisme n'a rien qui ressemble à du "sectarisme" dans le sens d'une doctrine repliée sur elle-même et ossifiée, surgie à l'écart de la grande route du développement de la civilisation universelle. Au contraire, Marx a ceci de génial qu'il a répondu aux questions que l'humanité avancée avait déjà soulevées. Sa doctrine naquit comme la continuation directe et immédiate des doctrines des représentants les plus éminents de la philosophie, de l'économie politique et du socialisme.

La doctrine de Marx est toute-puissante, parce qu'elle est juste. Elle est harmonieuse et complète ; elle donne aux hommes une conception cohérente du monde, inconciliable avec toute superstition, avec toute réaction, avec toute défense de l'oppression bourgeoise, Elle est le successeur légitime de tout ce que l'humanité a créé de meilleur au XIX° siècle : la philosophie allemande, l'économie politique anglaise et le socialisme français. C'est à ces trois sources, à ces trois parties constitutives du marxisme, que nous nous arrêterons brièvement. 1

Le matérialisme est la philosophie du marxisme, Au cours de toute l'histoire moderne de l'Europe et surtout à la fin du XVIII° siècle, en France, où se déroulait une lutte décisive contre tout le fatras du Moyen-Age, contre la féodalité dans les institutions et dans les idées, le matérialisme fut l'unique philosophie conséquente, fidèle à tous les enseignements des sciences naturelles, hostile aux superstitions, au cagotisme, etc. Aussi les ennemis de la démocratie s'appliquèrent-ils de toutes leurs forces à "réfuter" le matérialisme, à le discréditer, à le calomnier ; ils défendaient les diverses formes de l'idéalisme philosophique qui de toute façon se réduit toujours à la défense ou au soutien de la religion. Marx et Engels défendirent résolument le matérialisme philosophique, et ils montrèrent maintes fois ce qu'il y avait de profondément erroné dans toutes les déviations à l'égard de cette doctrine fondamentale. Leurs vues sont exposées avec le plus de clarté et de détails dans les ouvrages d'Engels : Ludwig Feuerbach et l'Anti-Dühring, qui, comme le Manifeste du Parti communiste, sont les livres de chevet de tout ouvrier conscient.
Mais Marx ne s'arrêta pas au matérialisme du XVIIIe siècle, il poussa la philosophie plus avant. Il l'enrichit des acquisitions de la philosophie classique allemande, surtout du système de Hegel, lequel avait conduit à son tour au matérialisme de Feuerbach. La principale de ces acquisitions est la dialectique, c'est-à-dire la théorie de l'évolution, dans son aspect le plus complet, le plus profond et le plus exempt d'étroitesse, théorie de la relativité des connaissances humaines qui nous donnent l'image de la matière en perpétuel développement. Les récentes découvertes des sciences naturelles - le radium, les électrons, la transformation des éléments - ont admirablement confirmé le matérialisme dialectique de Marx, en dépit des doctrines des philosophes bourgeois et de leurs "nouveaux" retours à l'ancien idéalisme pourri.

Approfondissant et développant le matérialisme philosophique, Marx le fit aboutir à son terme logique, et il l'étendit de la connaissance de la nature à la connaissance de la société humaine. Le matérialisme historique de Marx fut la plus grande conquête de la pensée scientifique. Au chaos et à l'arbitraire qui régnaient jusque-là dans les conceptions de l'histoire et de la politique, succéda une théorie scientifique remarquablement cohérente et harmonieuse, qui montre comment, d'une forme d'organisation sociale, surgit et se développe, par suite de la croissance des forces productives, une autre forme, plus élevée, - comment par exemple le capitalisme naît du féodalisme.

De même que la connaissance de l'homme reflète la nature qui existe indépendamment de lui, c'est-à-dire la matière en voie de développement, de même la connaissance sociale de l'homme (c'est-à-dire les différentes opinions et doctrines philosophiques, religieuses, politiques, etc.), reflète le régime économique de la société. Les institutions politiques s'érigent en superstructure sur une base économique. Nous voyons, par exemple, comment les différentes formes politiques des Etats européens modernes servent à renforcer la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat.

La philosophie de Marx est un matérialisme philosophique achevé, qui a donné de puissants instruments de connaissance à l'humanité et à la classe ouvrière surtout. 2

Après avoir constaté que le régime économique constitue la base sur laquelle s'érige la superstructure politique, Marx réserve son attention surtout à l'étude de ce régime économique. L'oeuvre principale de Marx, le Capital, est consacrée à l'étude du régime ëéconomique de la société moderne, c'est-à-dire capitaliste.

L'économie politique classique antérieure à Marx naquit en Angleterre, pays capitaliste le plus évolué. Adam Smith et David Ricardo, en étudiant le régime économique, marquèrent le début de la théorie de la valeur-travail. Marx continua leur oeuvre. II donna un fondement strictement scientifique à cette théorie et la développa de façon conséquente. Il montra que la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à la production de cette marchandise.
Là où les économistes bourgeois voyaient des rapports entre objets (échange d'une marchandise contre une autre), Marx découvrit des rapports entre hommes. L'échange de marchandises exprime le lien établi par l'intermédiaire du marché entre les producteurs isolés. L'argent signifie que ce lien devient de plus en plus étroit, unissant en un tout indissoluble toute la vie économique des producteurs isolés. Le capital signifie le développement continu de ce lien : la force de travail de l'homme devient une marchandise. Le salarié vend sa force de travail au propriétaire de la terre, des usines, des instruments de production. L'ouvrier emploie une partie de la journée de travail à couvrir les frais de son entretien et de celui de sa famille (le salaire) ; l'autre partie, à travailler gratuitement, en créant pour le capitaliste la plus-value, source de profit, source de richesse pour la classe capitaliste.
La théorie de la plus-value constitue la pierre angulaire de la théorie économique de Marx. Le capital créé par le travail de l'ouvrier pèse sur l'ouvrier, ruine les petits patrons et crée une armée de chômeurs. Dans l'industrie, la victoire de la grosse production est visible d'emblée ; nous observons d'ailleurs un phénomène analogue dans l'agriculture : la supériorité de la grosse exploitation agricole capitaliste augmente, l'emploi des machines se généralise, les exploitations paysannes voient se resserrer autour d'elles le noeud coulant du capital financier, elles déclinent et se ruinent sous le joug de leur technique arriérée. Dans l'agriculture les formes de ce déclin de la petite production sont autres, mais le déclin lui-même est un fait incontestable.

Le capital qui bat la petite production, conduit à augmenter la productivité du travail et à créer la prépondérance des associations de gros capitalistes. La production elle-même devient de plus en plus sociale, - des centaines de milliers et des millions d'ouvriers sont réunis dans un organisme économique coordonné, tandis qu'une poignée de capitalistes s'approprient le produit du travail commun. L'anarchie de la production grandit, crises, course folle à la recherche de débouchés, existence non assurée pour la masse de la population.

Tout en augmentant la dépendance des ouvriers envers le capital, le régime capitaliste crée la grande puissance du travail unifié.

Marx a suivi le développement du capitalisme depuis les premiers rudiments de l'économie marchande, l'échange simple, jusqu'à ses formes supérieures, la grande production. Et l'expérience de tous les pays capitalistes, vieux et neufs, montre nettement d'année en année, à un nombre de plus en plus grand d'ouvriers, la justesse de cette doctrine de Marx. Le capitalisme a vaincu dans le monde entier, mais cette victoire n'est que le prélude de la victoire du Travail sur le Capital. 3

Lorsque le régime féodal fut renversé et que la "libre" société capitaliste vit le jour, il apparut tout de suite que cette liberté signifiait un nouveau système d'oppression et d'exploitation des travailleurs, Aussitôt diverses doctrines socialistes commencèrent à surgir, reflet de cette oppression et protestation contre elle. Mais le socialisme primitif était un socialisme utopique. Il critiquait la société capitaliste, la condamnait, la maudissait ; il rêvait de l'abolir, il imaginait un régime meilleur ; il cherchait à persuader les riches de l'immoralité de l'exploitation.

Mais le socialisme utopique ne pouvait indiquer une véritable issue. Il ne savait ni expliquer la nature de l'esclavage salarié en régime capitaliste, ni découvrir les lois de son développement, ni trouver la force sociale capable de devenir le créateur de la société nouvelle.

Cependant les révolutions orageuses qui accompagnèrent partout en Europe et principalement en France la chute de la féodalité, du servage, montraient avec toujours plus d'évidence que la lutte des classes est la base et la force motrice du développement.

Pas une seule liberté politique n'a été conquise sur la classe des féodaux sans une résistance acharnée. Pas un seul pays capitaliste ne s'est constitué sur une base plus ou moins libre, démocratique, sans qu'une lutte à mort n'ait mis aux prises les différentes classes de la société capitaliste. Marx a ceci de génial qu'il fut le premier à dégager et à appliquer de façon conséquente l'enseignement que comporte l'histoire universelle. Cet enseignement, c'est la doctrine de la lutte de classes.
Les hommes ont toujours été et seront toujours en politique les dupes naïves des autres et d'eux-mêmes, tant qu'ils n'auront pas appris, derrière les phrases, les déclarations et les promesses morales, religieuses, politiques et sociales, à discerner les intérêts de telles ou telles classes. Les partisans des réformes et améliorations seront dupés par les défenseurs du vieil ordre de choses, aussi longtemps qu'ils n'auront pas compris que toute vieille institution, si barbare et pourrie qu'elle paraisse, est soutenue par les forces de telles ou telles classes dominantes. Et pour briser la résistance de ces classes, il n'y a qu'un moyen : trouver dans la société même qui nous entoure, puis éduquer et organiser pour la lutte, les forces qui peuvent - et doivent de par leur situation sociale - devenir la force capable de balayer le vieux et de créer le nouveau.

Seul le matérialisme philosophique de Marx a montré au prolétariat la voie à suivre pour sortir de l'esclavage spirituel où végétaient jusque-là toutes les classes opprimées. Seule la théorie économique de Marx a expliqué la situation véritable du prolétariat dans l'ensemble du régime capitaliste.

Les organisations prolétariennes indépendantes se multiplient dans le monde entier, de l'Amérique au Japon, de la Suède à l'Afrique du Sud. Le prolétariat s'instruit et s'éduque en menant sa lutte de classe ; il s'affranchit des préjugés de la société bourgeoise, il acquiert une cohésion de plus en plus grande, il apprend à apprécier ses succès à leur juste valeur, il retrempe ses forces et grandit irrésistiblement.

Mars 1913

Communistes et nation

INTRODUCTION


Le Parti Communiste Français est le parti de la classe ouvrière ; il est en même temps le parti du peuple entier.


Le Parti Communiste Français s'est dressé le premier, avant 1940 pour assurer la sécurité de la France et barrer la route au fascisme ; puis pour la libération nationale ; aujourd'hui , il est à l'avant – garde de la lutte pour la renaissance et la sécurité de la nation.


Le Parti Communiste Français lutte pour que l'Etat en France soit une démocratie véritable, pour la rénovation de la démocratie.


Pour comprendre clairement ces problèmes, il est nécessaire d'avoir des idées justes sur les questions suivantes :


La Nation française,


Les Classes Sociales,


La position des principales classes sociales dans la Nation.


L'Etat


La Démocratie



Tel est l'objet de ce premier cours.


I.-LA NATION FRANCAISE


La Nation française est une réalité. Les liens qui unissent les Français entre eux sont des liens réels.


Les Français constituent une nation, la nation française. C'est une réalité dont nul ne peut nier l'existence et dont le sort préoccupe au plus haut degré les communistes français.


C'est pour rendre à la nation française son indépendance que les communistes n'ont reculé devant aucun sacrifice quand l'envahisseur foulait le sol de la patrie.


C'est pour garantir à la nation française son indépendance que les communistes ont mené et mènent depuis la libération la bataille de la production et la lutte pour les réparations et la sécurité.


Ce n'est pas par hasard, ni par manœuvre que les communistes ont adopté et adopte une telle attitude.


C'est parce qu'ils sont communistes que les communistes français sont les plus sûrs garants de l'indépendance et de la grandeur française.


Qu'est-ce q'une nation ?

C'est une communauté d'hommes et de femmes constitué selon des conditions déterminées.


Première condition


Pour qu'il y ait nation, il faut que les individus qui la composent forme une communauté stable et historiquement constituée.


Il ne s'agit pas d'une question de race. Certains ont assimilé la race à la nation. Le racisme a été un instrument idéologique du fascisme. Il a servi de justification à maintes agressions contre telle ou telle nation.


Le fascisme a subi une défaite militaire, mais le racisme n'est point mort. Il sert souvent aujourd'hui d'instrument aux colonialistes qui visent à maintenir dans un état de sujétion les peuples des territoires d'outre-mer que l'on présente comme des races inférieures.


La France a vu converger vers son sol, dans le passé, les races les plus diverses qui , toutes , l'ont marquée de leur empreinte : Ligures, Ibères, Celtes, Romains, Germains, Arabes, Normands, etc.


Les français ont été unis, non par la race, mais par une histoire commune.

Il en est d'ailleurs de même des autres nations.

Mais pour être une Nation, cette communauté doit être également stable.

Par exemple, l'empire fondé par Napoléon, dépassant les frontière de la France et s'étendant sur l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, etc., ne formait pas une nation.


C'est seulement un " conglomérat  de groupes accidentels et peu lié entre eux" (Staline). C'était un ensemble disparate lié au destin d'un conquérant, s'accroissant avec ses succès et s'évanouissant avec ses défaites.


Deuxième condition


Pour qu'il ait nation, il faut aussi qu'il ait communauté de langue.

Il faut que, d'un bout à l'autre du territoire, les hommes puissent se comprendre. En France, il peut y avoir des patois, des dialectes dans lesquels s'expriment les traditions populaires ; mais il y a une seule langue parlée par tous les Français.


La langue française est le produit de l'influence réciproque des parlers de diverses provinces auxquels se sont ajoutées des influences savantes et des influences étrangères.


Troisième condition


Pour qu'il y ait nation, il faut aussi qu'il y ait communauté de territoire ; la communauté de langue ne suffit pas.


L'histoire des Etats-Unis, est, à ce sujet, très caractéristique.

Les anglais, transplantés au nouveau continent, coupés de leur nation d'origine, vont se fondre avec d'autres hommes qui appartenaient à d'autres nations. Avec eux, sur un territoire nouveau, ils vont fonder une nouvelle nation : la nation nord-américaine.


De même les espagnols et les argentins bien qu'ils parlent la même langue, l'espagnol ne forment pas un même nation.


Pour qu'il ait nation il faut donc qu'il y ait également communauté de territoire.


C'est ainsi que la réunion sur un même territoire de peuples d'origines diverses (Berbères, Arabes, Israélites, Européens) est un des éléments constitutifs de la nation algérienne en formation.


Quatrième condition


Pour qu'il y ait naiton, il faut aussi qu'il y ait cohésion économique entre les différentes parties du territoire intéressé.


La France a réalisé sont unité économique. Les progrès du machinisme, le développement des moyens de transport ont permis une division du travail entre les différentes régions. Cette division du travail, qui crée la solidarité entre les diverses parties du territoire est un facteur essentiel d'unité.


En supprimant les douanes intérieures, la Révolution de 1789 resserra, du point de vue économique, les liens entre les provinces. Quand, en France, chaque région travaillait pour elle seule, produisant et fabriquant ce qu'il lui était nécessaire : son blé et son vin, sa toile, son drap et son cuir, quand il fallait payer des droits pour transporter les marchandises de Bourgogne en Champagne, du Berry en Normandie ou en Bretagne, quand les poids et mesures variaient d'un endroit à l'autre, l'unité nationale ne pouvait pas être considérée comme achevée. C'est la raison pour laquelle, si l'unité française a de lointaines origines, elle est cependant un fait moderne.


Cinquième condition


Il faut enfin, pour qu'il ait nation, une mentalité commune, un esprit commun qui s'expriment dans la culture nationale.


Par exemple, l'esprit français, dont les caractères de clarté, de logique, de combativité s'expliquent par notre développement historique, est différent de l'esprit britannique ou de l'esprit américain. Il s'exprime notamment dans un littérature originale, dans des formes d'art différentes de celles des autres nations.


Tels sont les traits caractéristiques de la réalité nationale. Il est bien évident que chacun ne saurait être considéré isolément. Il faut qu'ils soient réunis pour qu'on puisse parler de nation.


Naturellement, comme tout phénomène historique, la nation évolue. Certaines nations ont disparu. D'autres, au contraire se forment.


Staline, le plus grand théoricien de la question nationale, qui a su dans la pratique, résoudre le problème national dans le cadre gigantesque d'un Etat rassemblant cent peuples divers, donnait en 1913 cette définition :


" La nation est une communauté stable, historiquement constitué, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture. " (Staline, " Le Marxisme et la question nationale et coloniale ").


Il apparaît qu'aujourd'hui, les trusts sans patrie sont devenus les pires ennemis de la nation. Ils l'ont trahie. Ils font obstacle à sa renaissance. Pourquoi ? C'est ce que l'on comprendra en étudiant les classes sociales.


II.- Les CLASSES SOCIALES.

I. Qu'est-ce qu'une classe sociale ?


" Par classe sociale, on entend, un ensemble de gens qui, dans la production, jouent un rôle similaire, sont à l'égard d'autres hommes dans des rapports identiques. " (Lénine).


Exemple : Tous les ouvriers dans les usines (que ce soit des usines de métallurgie, de produit chimiques, etc.) jouent dans la production un rôle similaire : ils produisent des richesses et ils sont à l'égard d'autres hommes (les patrons propriétaires des usines), dans des rapports similaires : ceux d'ouvriers à patrons.


Ils constituent donc une classe sociale.


2. Les classes sociales en France.


En France, depuis l'abolition de la féodalité (révolution de 1789), les deux classes fondamentales, antagonistes, ont été la classe capitaliste et la classe ouvrière.


La classe capitaliste est essentiellement composée par les propriétaires de moyens de productions (usines, mines, machines, etc), qui exploitent le travail salarié.



Il y a un demi-siècle, le développement de la concentration capitaliste a commencé à donner naissance, dans certaines branches de l'industrie, à des monopoles (groupements capitalistes géants résultant de l'entente entre plusieurs capitalistes et l'absorption de concurrents plus faibles).


Ces monopoles –cartels et trusts- dominent la branche de production dans laquelle ils sont nés.


Au lendemain de la guerre de 1914 – 1918, ils se développent et règnent sur les branches essentielles de la production française.


Dès lors, les maîtres des monopoles et ceux de quelques banques géantes, étroitement liés entre eux, constituent une caste qui domine toute l'économie française. C'est ce qu'on appelle en France les deux cents familles, les hommes des trusts.


Par exemple : l'influence du groupe Schneider s'étend sur plus de 200 société depuis l'Union européenne Industrielle et Financière et la Banque franco – polonaise, jusqu'à l'Alimentation en passant par la Métallurgie, le Charbonnage, les Constructions navales la Mécanique, et l'Optique, l'Electricité, les Ports et Affaires coloniales, sans compter les très importants intérêts étrangers.


Ainsi, la classe capitaliste à notre époque, comprend d'une part, les maîtres des trusts, d'autres part, les autres capitalistes.

la classe ouvrière est composée par les hommes et les femmes dépourvus de tous moyens de production et obligés en conséquence de vendre leur force de travail aux capitalistes.





c ) Les autres classes :


l'existence de ces deux classes fondamentales ne doit pas faire perdre de vue les autres groupes sociaux, réunissant des millions de Français, notamment:


Les diverses classes qui constitue la paysannerie ;


Les artisans, petits et moyens commerçants ;


Les fonctionnaires,


Les intellectuels.



3. Le phénomène de l'exploitation capitaliste


Les ouvriers, dépourvus de moyens de production, sont contraints de vendre leur force de travail aux capitalistes.


Les capitalistes se servent de cette force de travail pour mettre en action les moyens de production qu'ils possèdent. Ainsi est créée une certaine quantité de marchandises qui sont le fruit du travail humain.


Les capitalistes paient alors aux ouvriers un salaire qui ne correspond pas à la valeur des produits qu'ils ont crées par leur travail, mais qui correspond simplement à la valeur des produits nécessaires aux ouvriers pour vivre et entretenir leur famille.


La différence qui existe entre la valeur des marchandises produite et le salaire payé reste la propriété des capitalistes. C'est la plus-value, source du profit capitaliste.



Telle est la base de l'exploitation de l'homme par l'homme en régime capitaliste.


Les hommes des trusts ne se bornent pas à exploiter directement les ouvriers de leurs entreprises. Maîtres de la plupart des richesses de la nation, ils tiennent sous leur coupe les autres classes de la population (exemple : le trusts des engrais et les paysans) ; ils règnent même sur la plupart des capitalistes " indépendants " (exemple : par la fourniture ou le refus des matières premières).



Cette caste dispose d'une puissance considérable qui lui permet d'exercer sur l'Etat une pression très forte.


III. – LA POSITION DES PRINCIPALES CLASSES SOCIALES DANS LA NATION


Tout évolue dans le monde. Les classes sociales comme le reste. Nous venons de voir que la fonction d'une classe sociale est déterminé par la place qu'elle occupe dans la production. Les capitalistes détiennent les moyens de production qui sont leur propriété personnelle.


Or , le mode de production est devenue social (par exemple, il faut que de nombreux ouvriers travaillent en commun pour fabriquer une automobile). Il y a donc contradiction entre le mode de propriété resté individuel et le mode de production devenu social.


Parce qu'elle est sociale, collective, la production pourrait connaître un essor illimité. Mais parce que les principales richesses sont la propriété privée de quelques-uns, la majorité de la population est pauvre, ce qui fait obstacle à l'essor de la production.


La classe ouvrière pour satisfaire aux intérêts de tous, mettra fin à cette contradiction en mettant les moyens de production à la disposition de tous. C'est ce qu'on appelle le socialisme. Cela donnera un élan nouveau aux forces productives. Pour cette raison la classe ouvrière est une classe de progrès.


Il y a ainsi, à chaque moment de l'histoire, des classes montantes et des classes décadentes.


Or, l'étude scientifique de l'évolution des sociétés humaines a permis de dégager la loi suivante :


Quand une classe a achevé son rôle historique, elle devient un obstacle au développement de la société, elle se détache de la nation, tandis que les intérêts de la classe montante coïncident avec l'intérêts national.


EXEMPLES

En 1789, la classe féodale a achevé son rôle et devient un obstacle au développement de la société, en maintenant la restriction à la liberté de déplacement, les entraves corporatives, les douanes provinciales, etc.



Pour défendre son régime contre les forces économiques nouvelles, la classe féodale se détache de la nation et cherche appui auprès de la réaction étrangère (Prusse, Autriche, etc.).


Par contre, à cette époque, la lutte de la bourgeoisie (alors classe montante) pour la destruction du régime féodal coïncide avec l'intérêts national (libération des masses paysannes de l'oppression féodale ; destruction des entraves qui gênent l'essor économique, ; extirpation des racines de la trahison ; unification de la nation).


Aujourd'hui la classe capitaliste a achevé son rôle historique et devient un obstacle au développement de la société (crises économiques, parasitisme sabotage, etc.)



Pour défendre leurs privilèges contre les forces économiques et sociales nouvelles et en particulier contre la classe ouvrière, les hommes des trusts se détachent de la nation et cherche appui auprès de la réaction étrangère; avant la guerre, politique munichoise (encouragement à Hitler dès son accession au pouvoir en 1939 ; puis pendant la guerre, politique de trahison, continuée par la collaboration avec l'ennemi ; aujourd'hui politique de sabotage des intérêts français au profit des trusts anglais ou américains (renoncement au charbon de la Ruhr par exemple).


Par contre, la lutte de la classe ouvrière contre les trusts coïncide avec l'intérêts national (libération des paysans et des classes moyennes de l'oppression des trusts ; destruction des entraves qui gênent la renaissance économique ; destruction des racines de la trahison, perspective d'une France libre, démocratique et indépendante).


Les trusts, expression d'un régime social dépassé par l'histoire, trahissent systématiquement la Nation, tandis que la classe ouvrière est devenue la force nationale décisive.


IV.-LE PROBLEME DE L'ETAT


L'Etat ne peut pas être étudié en dehors des classes sociales.


Les organes de l'Etat



Dans chaque pays, le pouvoir s'exerce au moyen d'un certain nombre d'organisme spéciaux dont l'ensemble constitue l'Etat.


Par exemple, en France, en 1947, l'Etat comprend l'Assemblée Nationale, le Gouvernement, le Président de la République, le Conseil de la République, à quoi il faut ajouter l'appareil de la justice : prisons, tribunaux ; les forces de polices, l'armée, les administrations diverses.


2.L'Etat n'a pas toujours existé


Il y a plusieurs milliers d'années, les hommes vivaient par petits groupes, en tribus primitives.


Les outils de pierre ne permettaient pas aux hommes de lutter isolément contre les forces de la nature. Les hommes, à cet époque très arriérée, étaient obligés de travailler tous, et en commun pour se procurer le minimum indispensable à la vie. La notion de la propriété privée n'existait pas encore.


Dans ces sociétés primitive, il n'y avait pas d'Etat, pas de pouvoir public spécial parce qu'il n'y avait ni exploitation de l'homme par l'homme, ni classes.


3.L'Etat naît avec la division de la société en classe


C'est le développement et le perfectionnement des outils, l'apparition de l'agriculture et de l'élevage qui, en augmentant les richesses, déterminèrent la division de la société primitive en classes.


L'accroissement des richesses permet en effet à certains hommes de vivre en parasites, du travail des autres. Dès lors, les prisonniers de guerre furent transformés en esclaves privés de toute propriété.


Ce fut la première division de la classe, en exploiteurs qui possèdent des instruments de production et en exploités (au début des esclaves).


Mais les exploités n'ont jamais accepté de plein gré leur exploitation. Il fallut la leur imposer par la force, les maintenir dans l'obéissance.


" C'est pourquoi, quand la société se divise en classes, apparaît un groupe spécial d'hommes occupés uniquement à gouverner et ayant besoin pour cela d'un appareil fait pour la contrainte : prisons, détachement spéciaux d'hommes armés, etc… " (Lénine).


C'est l ‘Etat.


4.L'Etat et les classes sociales


L'Etat est donc apparu comme l'instrument de domination de la classe des exploiteurs sur la classe des exploités.


Quand, avec la transformation du système de production, une nouvelle classe devient économiquement dominante, elle tend à exercer sa domination politique en remplaçant l'ancien Etat par un nouvel Etat. De nouveaux rapports de production exigent un Etat nouveau.


Après l'Etat esclavagiste, instrument des propriétaires d'esclaves, apparaît l'Etat féodal, force d'oppression des grands propriétaires terriens ou seigneurs féodaux qui exploitent les serfs.


Avec la révolution de 1789, a été créer en France l'Etat bourgeois, instrument de domination des capitalistes sur la masse des travailleurs salariés.


Donc l'Etat est inexplicable en dehors d'une étude des classes sociales


Quand on étudie un Etat, il ne faut pas considérer seulement sa forme (République ou monarchie, dictature ou démocratie), mais aussi et surtout son contenu social, son rôle à l'égard des diverses classes.


C'est de ce point de vue qu'il faut examiner en France le problème de la démocratie (forme actuelle de l'Etat dans notre pays).


V.-LA DEMOCRATIE


Principes de la démocratie



Le mot démocratie signifie gouvernement par le peuple.

La " Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen "  de 1789 a défini les principes essentiels de la démocratie :


a ) Souveraineté nationale.


Avant 1789, l'Etat en France était caractérisé par la souveraineté d'un homme, le pouvoir absolu du Roi. La déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen pose le principe de la souveraineté nationale.


C'est ce principe qui trouve son application dans la souveraineté des élus du peuple, rien de ce qui intéresse la vie de la Nation ne devant être décider sans son consentement.


Ce principe entraîne aussi la responsabilité du gouvernement devant les élus du peuple.


b ) Liberté


Avant 1789, il n'y avait ni liberté individuelle, ni liberté de pensée et d'expression, ni liberté de réunion ou d'association. la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen affirme que les hommes " naissent et demeurent libre ".


c ) Egalité des droits.


Avant 1789, les droits des Français étaient gradué suivant leur classe. Les pauvres n'avaient aucun droit. La déclaration des Droits de l' Homme et du Citoyen pose en principe l'égalité des citoyens. Elle proclame que les hommes naissent et demeurent " égaux en droit ".


Tels sont donc les principes essentiels de la démocratie.


Notons qu'il ne s'agit là que de principes et qu'il peut y avoir loin entre les principes et leur application, entre ce qu'on appelle une démocratie formelle qui en reste au principes et une démocratie réelle qui crée les conditions matérielles d'application des principes.


2. La domination capitaliste, obstacle à une vraie démocratie


L'Etat en France était avant guerre, en principe, un Etat démocratique. Et cependant, cet Etat n'a pas épargné à notre peuple la défaite de 1940, les souffrances, les ruines et les humiliations de l'occupation hitlérienne. Pourquoi ?


Parce que la domination capitaliste s'oppose à l'application réelle des principes démocratiques.


1° On ne peut pas dire, par exemple, que le peuple dispose réellement de la liberté d'opinion quand une minorité d'exploiteurs peut posséder grâce à ses richesses la plupart des journaux, des postes de radiodiffusion, des maisons d'édition, des entreprises de cinéma, le théâtre, l'Art, les salles de réunions, etc.



2° On ne peut parler de souveraineté nationale garantie quand la même minorité peut, grâce à ses richesses, corrompre des députés et des ministres, provoquer le sabotage économique ou la panique financière en vue de renverser un gouvernement qui ne serviraient pas suffisamment ses intérêts.


3. Les trusts contre la démocratie

a ) La mainmise des puissances d'argent sur la démocratie devait devenir plus totale quand le capitalisme est passé au stade des monopoles, à l'époque des trusts.


Plus encore que celle des capitalistes d'avant les trusts, la domination des trusts, infime minorité, ne peut s'accommoder de la démocratie, même limitée.


b ) Les trusts se sont employés à fausser encore plus la démocratie, puis à la réduire pour, la remplacer par son contraire : le fascisme, dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires du grand capital, vendus à l'Allemagne hitlérienne (de Wendel, Péchinay et leurs hommes Pucheu, Laval, Pétain, Déat, etc.).


4. La classe ouvrière et la défense de la démocratie

Classe montante, la bourgeoisie française avait établi au 18ème siècle les principes d'un gouvernement démocratique.


Classe décadente, les hommes des trusts visent à détruire les libertés démocratiques parce qu'elles sont une arme entre les mains des forces de progrès et plus particulièrement de la classe ouvrière.


Si la démocratie est conforme à l'intérêt national est conforme aussi à l'intérêt particulier de la classe ouvrière et des masses populaires. Si les trusts ne peuvent s'accommoder de la démocratie, s'ils ont besoin du fascisme, du pouvoir personnel, pour maintenir leur domination, il est évident que la classe ouvrière, que le peuple ont un intérêt majeur au maintien et au développement de la démocratie.


La démocratie, même dans le cadre du régime capitaliste, a représenté dans l'histoire un progrès immense par rapport au système du pouvoir personnel auquel elle a succédé.


Dans tous les pays le suffrage universel a été une conquête des forces progressistes en lutte contre les forces réactionnaires. En France, il a été imposé en février 1848 par le peuple républicain de Paris, qui venait de renverser la monarchie de juillet.


Le suffrage universel a éveillé à l'action politique des masses profondes antérieurement exclues de toute vie publique ; il a facilité leur rassemblement, le développement de leur expérience et de leur conscience collective. Les libertés démocratiques ont permis à la classe ouvrière.


" La République bourgeoise – dit Lénine- le Parlement, le suffrage universel, tout, tout cela représente un énorme progrès du point de vue du développement de la société dans le monde entier "


CONCLUSION


La lutte pour la rénovation de la démocratie


Les explications précédentes permettent de comprendre pourquoi le Parti Communiste a constamment été à l'avant-garde de la lutte pour la défense de la démocratie, surtout depuis qu'en 1934, la menace du fascisme s'est profilé sur la France.


A cette époque, le Parti Communiste a été l'initiateur et le champion de l'unité d'action de la classe ouvrière et de son union avec les classes moyennes dans le Front Populaire, et le fascisme n'a pas pu passer.


Pendant la guerre, alors que la démocratie était provisoirement abattue par les munichois puis par les baïonnettes allemandes et par la trahison du grand capital, le Parti Communiste a pris la tête du combat pour la délivrance, et le peuple de France a été libéré de l'oppression étrangère ainsi que la dictature vichyste.


Depuis la libération, le Parti Communiste dénonce les entreprises du pouvoir personnel contre la démocratie et le sabotage organisé par les hommes des trusts pour favoriser ces entreprises. Pour y faire échec et accélérer la renaissance du pas, il travaille à l'unité des ouvriers et au rassemblement de tous les républicains.


Mais la " démocratie est une création continue " (M.Thorez).


Le problème n'est pas seulement de la défendre : il est de la rénover, pour qu'elle soit plus réelle, plus solide et plus efficace.


C'est pourquoi le Parti Communiste français lutte pour une démocratie nouvelle, débarrassée des trusts, où la classe ouvrière et le peuple joueront un rôle accru, pour une démocratie populaire.


Tandis que les forces de réaction, au service des trusts, luttent pour écarter la classe ouvrière et le peuple de la direction des affaires publiques, pour réduire les libertés démocratiques, pour instaurer le pouvoir personnel.


*

En résumé, la lutte du Parti Communiste pour la défense et la rénovation de la démocratie contre les trusts et les forces de réaction est conforme :


1° aux intérêts de la nation dans laquelle les trusts sont un corps étranger.

2° aux intérêts immédiats de la classe ouvrière et du peuple.

3° à l'idéal d'avenir des communistes, car " …pour rendre le socialisme plus proche il n'y avoir aujourd'hui d'autre moyen q'une liberté politique, q'une République démocratique ". (Lénine, " Deux tactiques ").

Les néo-conservateurs

**Robert Kagan : « L'esprit américain fait partie de l'ADN des États -Unis »

« Il nous est impossible de fermer la bouche des autres » dit un dicton japonais de ceux qui se vantent de tout savoir, ont la langue trop bien pendue, et se livrent à un verbiage stupide. Ce dicton s'applique fort bien à ces néoconservateurs qui feignent d'ignorer le monde, persistent dans leurs sottises malgré le déclin de George W. Bush et de ses Républicains, et continuent à publier leurs radotages dans les colonnes du Washington Post et leurs divagations intellectuelles dans la presse à sensation, comme le Weekly Standard. Ces néoconservateurs envoient des inepties dans l'esprit de leurs compatriotes et des habitants du globe, à travers les medias et avec l'aide de ces journaleux qui font partie du paysage de la presse néoconservatrice dans tous les pays du monde.

On a pu le voir dernièrement, de manière absurde, avec le publiciste états-unien Robert Kagan. Cet ancien membre du Carnegie Endowment for Peace 1 publie une tribune mensuelle dans le Washington Post. Il a aussi travaillé, de 1984 à 1998, comme conseiller au Council on Foreign Relations 2. Il a publié, le 16 octobre 2006, une analyse abominable dans la gazette New Republic sous le titre « Cowboy Nation ». 3.

Kagan, ce « connaisseur du monde », essaye d'expliquer la mainmise états-unienne sur le soleil, la lune et les étoiles, le pétrole, bref le monde. Il prétend que les USA ont, depuis leur création, suivi leurs penchants expansionnistes, impérialistes et évangéliques : « Depuis que le premier pèlerin a posé le pied sur le continent- il y a 400 ans- l'Amérique a été une puissance expansionniste et n'a cessé de l'être, et ce, sur le plan territorial, économique, culturel et géopolitique. Les États-Unis d'Amérique n'ont jamais été une puissance du statu quo, mais toujours une force révolutionnaire. Le besoin de s'ingérer dans les affaires des autres, n'est ni un phénomène moderne ni une trahison de l'esprit américain. Il fait partie de l'ADN de l'Amérique. »

C'est le summum de l'arrogance ! Selon lui, « l'esprit américain » serait inscrit héréditairement dans l'ADN états-unien. Kagan, « le souffleur » de Bush serait-il devenu généticien, ou aurait-il acquis, contrairement à ses « collègues » scientifiques qui ne veulent absolument pas partager ses inepties, de nouvelles connaissances dans ce domaine des sciences modernes ? En aucun cas ! Celui qui pense que cet homme est mégalomane, ou fou à lier, ou simplement stupide parce qu'il voudrait convaincre ses compatriotes et quelques Européens par un mode de pensée simpliste, se trompe gravement !

Le simplisme démagogique des fantaisies génétiques de Robert Kagan, n'est pas un « faux-pas ». Comme dans toute idéologie fasciste, les sottises de Kagan sont associées à des théories pseudo scientifiques racistes, sociales darwinistes, néo-malthusiennes, et autres piliers de soutien indispensables à la politique étrangère agressive de tels États. De nos jours, l'anti-islamisme poussé à l'extrême fournit les moyens d'une terreur effrénée contre toutes les forces progressistes. Déguisé sous des prétextes de « lutte contre le terrorisme international », de « démocratisation » des régions « incultes », « l'esprit de conquête américain » devrait en fait s'appeler, correctement traduit : « colonisation et soumission » au profit des trusts militaro-industriels et pour des raisons géostratégiques. Rien de nouveau : Hitler avait envoyé ses guerriers vers l'Est, soi-disant parce que « le peuple allemand manquait d'espace ». « Nous voulons chevaucher vers les pays de l'est, » disait-on à l'époque, pour repousser la « marée asiatique ». Les grands consortiums étaient les gagnants.

« Nous ne sommes pas des âmes pacifiques »

Le rêveur impérialiste Kagan n'a pas eu peur non plus, dans sa récente philippique, de dénaturer l'histoire, pour faire croire au lecteur naïf que « des colonisateur britanniques s'efforçaient d'exterminer presque tous les indigènes d'Amérique longtemps avant la fondation de l'État (USA). Les Américains se sont installés avec violence entre 1740 et 1820 et aussi vers 1840 jusqu'à l'extermination des Indiens et l'éviction de la France, de l'Espagne et de la Russie. Il serait extraordinaire de croire que les premiers Américains aient conquis tout le pays et le pouvoir sans vraiment le vouloir ».

Donc, ce sont les Britanniques et pas les Américains qui ont décimé les Indiens nord-américains. Les ancêtres des actuels Américains, si l'on en croit Kagan, se sont seulement « multipliés ». Malin, Monsieur le néoconservateur, mais c'est un mensonge éhonté : il y avait, en 1600, environ 1,5 à 5 millions d'Indiens qui vivaient en Amérique du Nord. En 1608, dans l'actuelle Virginie, débarquèrent plusieurs navires avec 900 colonisateurs anglais qui devaient s'établir pour le compte d'une société commerciale de Londres. Ils fondèrent Jamestown, la première colonie anglaise en Amérique du Nord. La moitié des colons succomba cependant aux conditions de vie indescriptibles et, sans l'aide des Indiens, les autres n'auraient pas survécu non plus. Londres envoya d'autres colons avec l'ordre de faire rentrer des profits. Ils commencèrent alors à chasser les Indiens de leurs champs, à brûler leurs villages, et à utiliser les Indiens comme esclaves. De nombreux colons arrivèrent et ils achetèrent les terres des Indiens. Si ces derniers refusaient de partir, l'armée états-unienne réglait l'affaire en organisant des massacres terrifiants.

Conséquence : le scalp d'indien devint également une marchandise capitaliste ; en 1760, les autorités payaient 134 $ pour un scalp d'homme et 50 $ pour celui d'une femme. Les chasseurs de b}ffle professionnels abattirent en quelques années 7 millions de bisons et ils privèrent ainsi les indigènes de leur base alimentaire. Les bouchers gardaient seulement la peau et la langue et ils laissaient pourrir les cadavres. Les bisons ayant été exterminés en 1874, les Indiens furent menacés de famine et de mort ; il était dorénavant facile de les soumettre. La convoitise des terres, de l'or, de l'argent, du charbon, des trésors qui avaient été découverts sur les territoires des Indiens étaient, pour les Américains, la véritable raison de poursuivre la conquête et d'achever le génocide des indigènes. Beaucoup moururent de la variole que l'homme blanc avait introduite et propagée délibérément. Le Professeur Eva Lips (1906-1988), directrice de l'Institut Julius Lips pour l'ethnologie de Leipzig, a résumé la chose ainsi : « nous savons ce qu'étaient ces marchands de peaux criminels, avec leurs barils de whisky et le principe du gouvernement et du Ministère de la Défense qui déclarait les Indiens nord-américains comme ennemis. Nous connaissons les contrats de cession frauduleux qui ont dépouillé les Indiens de leur liberté, de leur terre et de leur base alimentaire, et nous connaissons aussi le proverbe du temps des pionniers : "Seul un Indien mort est un bon Indien." » 4 Les derniers Indiens furent repoussés dans des camps de concentration, ou dans des réserves offrant des conditions de vie misérables. Là-bas beaucoup succombèrent à l'alcool ou moururent le cœur brisé.

L'auteur états-unien Henry Miller (1891-1980) nous a fourni des renseignements sur ces "Américains", qui ont perpétré ces actes inhumains. L'auteur a défini ses compatriotes dans son ouvrage The Air-Conditioned Nightmare (Le Cauchemar climatisé, paru en 1945) et il nous en fait une description totalement à l'opposé de celle que veut nous vendre Kagan :

« L'Amérique, tout le monde le sait, est faite de gens qui ont voulu fuir des situations. L'Amérique est par excellence la terre des expatriés, des fugitifs, des renégats, pour user d'un terme énergique. Quel monde merveilleux, neuf et entreprenant nous aurions pu faire du continent américain si nous avions vraiment coupé les ponts avec nos congénères d'Europe, d'Asie et d'Afrique, si seulement nous avions eu le courage de tourner le dos au passé, de repartir de zéro, d'éliminer les poisons qu'avaient accumulés des siècles d'amère rivalité, de jalousie et de différends. On ne fait pas un monde nouveau en essayant simplement d'oublier l'ancien. Il faut pour faire un monde nouveau un esprit neuf et des valeurs neuves. Peut-être notre monde américain a-t-il commencé dans ce sens, mais ce n'est plus aujourd'hui qu'une caricature. Notre monde est un monde d'objets. Il est fait de conforts, de luxes ou sinon du désir de les posséder. Ce que nous redoutons le plus, en face de la débâcle qui nous menace, c'est de devoir renoncer à nos gris-gris, à nos appareils et à tous les petits conforts qui nous ont rendu la vie si inconfortable. Il n'y a rien de brave, de chevaleresque, d'héroïque ni de magnanime dans notre attitude. Nous ne sommes pas des êtres amis de la paix ; nous sommes timides, pleins de suffisance, nous avons perpétuellement la tremblote et le cœur sur les lèvres. » 5

Miller se plaignait que les émigrants avaient fait table rase des idéaux du siècle des Lumières européen et qu'ils n'avaient pas trouvé le courage de créer une nouvelle manière plus moderne du vivre ensemble en société.

Ce regard sur l'histoire était nécessaire pour mieux comprendre Robert Kagan et « son mystère de la masse héréditaire », car toute l'énergie criminelle que ses ancêtres avaient déployé contre la vie humaine - ici je ne parle que des indigènes exterminés, sans inclure les meurtres américains de l'histoire moderne (les Japonais, les Vietnamiens, les Afghans, les Irakiens etc. massacrés) - devrait, logiquement, compléter sa thèse de recherche. Sa théorie selon laquelle l'esprit américain ferait « partie de l'ADN des États-Unis » devrait être complétée par le « deliquente nato », le criminel né. Le médecin italien Cesare Lombroso, professeur de médecine légale, de psychiatrie et fondateur de l'anthropologie criminelle (« Scuola positiva di diritto penale »), avait déjà publié en 1876 son ouvrage « L'Uomo delinquente » (L'Homme délinquant), dans lequel il décrivait le criminel comme un type humain particulier à classer entre les aliénés et les primitifs. Il avançait, à l'époque, la thèse selon laquelle la parenté directe de l'homme contemporain avec un ancêtre agressif, non domestiqué par la culture, apparaît clairement chez certaines personnes dans leurs caractéristiques physiques.

Avec son bavardage pseudo scientifique, Robert Kagan n'a vraiment pas rendu service à ses compatriotes ; au contraire : il se révèle même, dans ce cas concret, comme un anti-américain invétéré pour qui la réputation de ses concitoyens compte manifestement pour rien, et qui aspire seulement à influencer les masses pour imposer ses objectifs politiques.

La montée des néoconservateurs

Jetons d'abord un coup d'œil sur l'histoire politique américaine la plus récente, pour dévoiler la charlatanerie intellectuelle de Kagan et des néoconservateurs.

George W. Bush a accédé au pouvoir en automne 2000, par des élections douteuses, et il s'est aussitôt entouré d'un groupe de gens appartenant au centre des néoconservateurs, fondé dans les années soixante-dix, un courant intellectuel rallié par « un petit groupe d'auteurs, de reporters médiatiques,de forces politiques motrices, et d'universitaires extrêmement influents » selon James Zogby, président de l'AAI (Arab American Institute). Ils obtinrent des postes gouvernementaux : Dick Cheney, l'homme aux mains barbouillées de pétrole devint vice-président, Donald Rumsfield, le fanatique de la guerre en Iraq, secrétaire à la Défense et le va-t-en guerre Paul Wolfowitz, son adjoint ; l'abominable John Bolton fut nommé sous-secrétaire d'État chargé des questions de désarmement, le menteur Richard Perle, directeur de l'American Defense Policy Board, et Kristol, déjà mentionné, devint conseiller du président.

Il y a en ce moment une valse des postes, mais la politique de la « junte de Bush » a été, dès le début, une politique impérialiste, arrogante et unilatérale, selon la définition de l'ancien « agent secret » du service britannique et auteur anglais de romans policiers, John le Carré. Les néoconservateurs ont pris en main les rênes de la politique du gouvernement Bush, « du pays de Dieu », et ils ont cherché à imposer leurs projets mondiaux, concoctés dans leurs think-tanks depuis la fin de la guerre froide : un monde unipolaire, les États-Unis en position de superpuissance, une doctrine militaire « anticipatrice » avec des opérations de guerre ciblées, la négation du droit international et des accords internationaux.

L'industrie pétrolière américaine était alors dans l'impasse. Les réserves pétrolières du pays paraissaient devoir être épuisées dans les dix années à venir et les réserves mondiales, qui se trouvent en Asie Centrale, en Iraq, en Iran et en Arabie Saoudite, étaient vitales pour le marché mondial de l'énergie. Bush, le millionnaire texan, le représentant de la puissance des trusts du pétrole, a créé, avec son gouvernement, la base idéologique et politique pour exécuter les visées géostratégiques du lobby pétrolier. Le projet mondial impérialiste des néoconservateurs, en sommeil pendant des années, a tout à coup donné satisfaction aux convoitises néocoloniales de l'économie pétrolière : la carte mondiale pourrait changer en fonction de la carte pétrolière. Bush a auprès de lui Cheney, un expert en opérations militaires et en renseignements, un millionnaire du pétrole qui rejette de toutes les façons l'ordre mondial basé sur le droit international. Il a, depuis toujours, cherché à imposer la démocratie à l'américaine dans le monde entier, si besoin par la force d'une armée dotée de moyens de haute technologie.

Wolfowitz, n'a jamais caché son néoconservatisme extrémiste. En 1992, il a rédigé le document définissant la vision stratégique d'une superpuissance états-unienne visant à maintenir sa supériorité militaire sur ses rivaux, comme l'Allemagne et le Japon, et capable de mener plusieurs guerres simultanément 6. Quelques jours avant l'élection présidentielle, en septembre 2000, la droite néoconservatrice publiait un rapport de 80 pages Rebuilding Americas Defenses : Strategies, forces and Resources For a New Century, une variante plus raffinée du rapport de Wolfowitz, et qui disait clairement ce qui viendrait après la prise du pouvoir : développement des forces armées états-uniennes, développement de nouvelles armes atomiques, établissement de bases militaires en Asie, guerres contre l'Iraq, l'Iran et la Corée du Nord. Le document précisait en outre : « le processus de transformation durera probablement longtemps à moins que ne survienne un événement effroyable qui servira de catalyseur - comme un nouveau Pearl Harbor » - ou un 11 septembre 2001 !

Wolfowitz désigna les coupables, trois jours après les attentats : Oussama Ben Laden, Al Qaïda, Saddam Hussein. Vouant une haine invétérée à Saddam, il avait déjà insisté, en 1991 et en 1998, pour l'éliminer du pouvoir. L'adversaire numéro un, Ben Laden et Al-Qaida, a été créé chez les Talibans. La guerre d'Afghanistan, prélude à la « guerre mondiale contre le terrorisme », est un maillon dans la chaîne des plans du groupe pétrolier Unocal, qui voulait construire un gazoduc et un pipeline du Turkménistan vers le Pakistan, à travers l'Afghanistan. Mais le régime des Talibans avait contrecarré le projet. Hamid Karzai, le président afghan, marionnette des Etats-Unis et ancien consultant de l'Unocal, a par la suite, en mai 2002, signé le contrat pour la construction du tracé.

Des preuves établissant un lien entre les attentats terroristes et l'adversaire numéro deux, Saddam Hussein, n'ont jamais été produites par le Pentagone et pas davantage des documents qui montreraient un lien entre l'Iraq et son prétendu programme de construction d'armes de destruction massive et le terrorisme. Des « preuves » ont été fabriquées et l'invasion de Iraq a été décidée. Wolfowitz a expliqué par la suite que l'existence des armes de destruction massive iraquiennes n'a jamais été la raison la plus importante de la guerre menée par les États-Unis, mais seulement le prétexte, parce que « c'était la raison que chacun pouvait saisir ».

Les élèves modèles de Hitler

Le mouvement néoconservateur est une école philosophique élitiste. Les adeptes s'appellent des « straussiens », parce qu'ils se soumettent corps et âme au dogme de Leo Strauss (1899-1973). Strauss a été soutenu en 1934 par Carl Schmitt, le « Kronjurist » de Hitler, pour l'obtention d'une bourse à la Rockefeller Foundation. Arrivé aux Etats-Unis en 1938, il enseigna ensuite durant des décennies à l'University of Chicago. Leo Strauss resta fidèle, jusqu'à sa mort en 1973, à son maître national socialiste Carl Schmitt.

Strauss et Schmitt transmettaient dans leurs « enseignements » une vision absolutiste de la vie, au prétexte que, sous de telles conditions, l'esprit pourrait triompher. Carl Schmitt, guide spirituel du Führerstaat de Hitler, professait un césarisme libéré des normes et des institutions, un signe précurseur du national-socialisme : « C'est sur l'égalité de race que reposent le contact permanent entre le führer et ses partisans ainsi que leur fidélité mutuelle. Seule l'égalité de race peut empêcher que le pouvoir du führer ne devienne tyrannie et arbitraire. »

Leo Strauss suivit le dogme de son maître. Les deux haïssaient le « monde moderne ». Strauss exigeait un système totalitaire directement gouverné par les philosophes, le respect de leurs structures mentales, une philosophie d'élite. Il croyait avoir trouvé, lui seul, la vérité, les messages dissimulés à l'intérieur de la « grande tradition ». Depuis Platon, en passant par Hobbes jusqu'à Locke, il n'y a pas de Dieu, la morale est un préjugé pitoyable car une société ne se fonde pas seulement sur la nature. Il dédaignait les philosophes « Modernes », mais prenait très au sérieux les « Anciens ». Il invitait à les comprendre, « en comprenant l'auteur tel qu'il se comprenait lui-même », en opposant « l'immoralité » libérale des temps modernes à une philosophie de la vertu et du bons sens. L'égalitarisme libéral, mal principal des temps modernes, rend selon Strauss, la philosophie, la créativité, l'héroïsme, l'autorité et toutes les qualités « élitistes » absolument impossibles. Le philosophe était pour lui un « surhomme », le gardien de l'enseignement ésotérique abandonné.

Strauss, le « grand prêtre des ultraconservateurs », comme l'a appelé The Observer britannique, écrivait à son maître Schmitt : « C'est parce que l'homme est par nature mauvais, qu'il a besoin de domination ». Des philosophes élitistes peuvent prendre le pouvoir, selon Strauss, s'ils « manipulent les masses au moyen de la religion », bien que les « vrais hommes intelligents » sachent que la religion n'est qu'une « tromperie des masses ». Avec le refus des principes du Droit naturel, il est de votre devoir de législateurs absolus de tromper et de mentir à la « masse populaire », d'utiliser la religion et la politique comme moyens de transmettre des légendes, et de maintenir le peuple « commun » dans un état de servitude. Les tromperies doivent cependant rester secrètes pour préserver le contrôle. La religion était pour Strauss l'opium du peuple.

Les États-Unis eux-mêmes sont, pour Strauss et ses élèves, un objet de haine : un « nouveau Weimar », une faiblesse, la répétition pathétique de Allemagne « libérale démocratique » de Weimar. L'Amérique a été fondée par un petit nombre de réalistes désabusés, qui sont partis du principe que « la vérité, Dieu et le Droit naturel, sont inexistants », affirmait le juif « conservateur » Strauss de la République de Weimar. Cependant ils admettaient que cela concernait seulement leur propres rangs (ésotériques), parce qu'ils savaient qu'ils ne pouvaient pas l'exiger de « la masse », du peuple « stupide ». C'est pourquoi ils ont continué de vendre au peuple la Vérité, Dieu et la Loi (exotériques), car une société sans valeurs communes et sans « vérité » leur semblait ingouvernable. La « masse stupide » doit croire à « quelque chose » pour pouvoir être guidée par l'élite vers des tâches « héroïques » qui devraient les mener ensuite à quelque chose de « grandiose ». Pour Strauss, c'étaient des valeurs esthétiques qui résistent au nihilisme général. L'Amérique libérale était moralement en déclin, incapable d'autorenouvellement. Il exigeait un patriotisme basé sur la vertu des citoyens, afin que les Américains puissent défendre leur train de vie contre leurs ennemis.

Seymour Hersh, doyen du journalisme d'investigation états-unien en avait parlé, en mai 2003, et il avait décrit dans The New Yorker, comment cette « bande de straussien » — dont Paul Wolfowitz, aujourd'hui président de la Banque mondiale — avait préparé la guerre contre l'Iraq. Ce groupe a adopté les objectifs straussiens, à savoir que « tromperie et supercherie sont la norme dans la vie politique ». Strauss avait en effet enseigné à ses élèves que la politique est mieux pratiquée par un roi ou un tyran, lequel est conseillé par un petit nombre de maîtres élitistes qui n'ont pas de scrupules pour tromper à tout moment leurs sujets. Pour Jeffrey Steinberg, rédacteur de l'Executive Intelligence Review publiée par l'ennemi juré de Bush, Lyndon LaRouche, Leo Strauss est « le parrain fasciste des néoconservateurs ».

Le professeur Allan Bloom, compagnon de route et élève modèle de Leo Strauss, était, jusqu'à son décès en 1992, le leader intellectuel des néoconservateurs états-uniens. Dans son pamphlet « The Closing of the American Mind » (1987) (en français : L'Âme désarmée), il écrivait que « les sciences perfectionnées par les émigrants européens en Amérique auraient pitoyablement perverti la démocratie américaine, en inculquant aux responsables l'esprit de la rationalité critique ». Par cette déclaration il ne portait pas seulement le mythe de la fondation des États-Unis au summum mais il indiquait aussi que l'Amérique est la patrie du « Bien » et que le « Mal » se trouve ailleurs. L'idéologie manichéenne des néoconservateurs, dominée par un dualisme entre le « Bien » et le « Mal », devenait transparente.

Déjà dans les années soixante-dix, pendant la Guerre froide, l'Union soviétique était pour les néoconservateurs le « l'Empire du Mal », parce qu'elle avait refusé aux juifs russes l'émigration vers Israël. La terminologie triviale de l'administration Bush — « l'axe du Mal », les États « consentants » et les États « indignes » et « celui qui est n'est pas avec nous est contre nous » — a justement ces traits manichéens. Et, quand Robert Kagan pense que les Européens vivent sur Vénus en rêvant de la paix éternelle, tandis que les Américains viennent d'une autre planète et vivent dans la dure réalité et les pièges de la politique internationale, dans la guerre de tous contre tous, il rend hommage à ses maîtres Strauss et Bloom.

Celui qui croit que Bush est un étourdi ne se trompe que de peu, car le rôle straussien qu'il joue est tromperie, ruse et séduction et vaut largement un Oscar politique. « La force de la religion », que l'administration néoconservatrice a ancrée dans la politique états-unienne, est le contraire de la constitution classique de la séparation de l'Église et de l'État. Elle oriente actuellement les masses, comme l'a voulu Leo Strauss. George W.Bush était heureux à son quarantième anniversaire car « Jack Daniels m'a quitté et Jésus Christ est venu ». Dorénavant « sa foi » le laisse clairement différencier « entre le Bien et le Mal », car « Dieu a un plan pour son pays et pour lui personnellement ». Il mènera « un combat grandiose » (il a vite appris à éviter le mot « croisade »), « par lequel le bien primera sur le mal », car « les États-Unis sont appelés à conduire le monde vers la paix », parce que « l'appel historique fut envoyé au pays digne ». Cet appel est une « guerre qui a été imposée à l'Amérique » et, pour cette mission, Bush cherche le réconfort et la confiance dans la prière qui lui donne aussi le courage de défendre la « Terre Promise », « pour créer sur le Mont du Temple à Jérusalem les conditions qui permettront le retour du Christ ». Les Américains croyants se laissent bercer par ces paroles enivrantes.

Les disciples actuels de Leo Strauss croient pourtant que leur force est dans « l'intellectualisme » ; néanmoins ils savent aussi remarquablement comment relier avec agressivité la philosophie de leur maître avec leurs propres affaires et leurs convoitises : Cheney s'emploie à arracher au Proche-Orient son pétrole, Rumsfeld aspire à un pouvoir hégémonique, Wolfowitz est le grand espoir des extrémistes de la droite israélienne, et Condoleezza Rice veut démocratiser le Proche-Orient par la guerre dans le but d' offrir à l'État d'Israël une paix durable.

Tous les « objectifs » ne doivent cependant pas être nécessairement atteints par la guerre. Les néoconservateurs de Washington ne sont pas obsédés par l'idée de la guerre, car la guerre est pour eux leur destin ! « Les straussiens ne croient pas à un ordre mondial pacifique ». D'où leur méfiance à l'égard de l'ONU dont ils souhaitent la disparition. Ils excluent un ordre mondial basé sur le droit international. Les États ont des ennemis (Strauss) qui doivent être traités comme tels, et la consolidation du pouvoir impérialiste des États-Unis est la priorité, car les néoconservateurs ont « l'objectif héroïque » d'apporter la démocratie américaine « exceptionnelle » au monde , la Pax Americana du vingt-et-unième siècle, et ils sont fermement convaincus que les valeurs de l'Amérique sont uniques et supérieures et qu'elles séduisent le monde . Ceux qui ne sont pas convaincus pourront être secourus par des interventions militaires car, selon Robert Kagan : « les États-Unis exercent un pouvoir dans un monde hobbesien, dans lequel chacun combat contre l'autre et où nous ne pouvons pas compter sur des règlements internationaux et le droit international ». Un straussien l'a exprimé plus clairement dans The Observer : « si nous acceptons une nouvelle guerre de Cent Ans, elle aura lieu » !

Robert Kagan l'impérialiste, ne cesse d'écrire : « Le besoin d'expansion des États-Unis et la tendance à la domination ne sont pas une trahison de notre propre nature - ils sont notre nature. Cette conviction mène à la suivante : que les intérêts des États-Unis ne se distinguent pratiquement pas de ceux du reste du monde et que les USA ont joué un rôle particulier, voire unique comme accélérateur de la transformation de l'humanité. Si nous avons du succès ou si nous échouons nous resterons toujours une nation "dangereuse"- dangereuse pour les tyrans et pour ceux qui ne partagent pas notre compréhension du libéralisme, - y compris les Américains - qui craignent l'esprit de guerre et qui préfèrent un ordre mondial qui ne serait pas érigé autour d'une Amérique dominante tenant le monde sous son hégémonie, »

Une nation « dangereuse » surtout pour la population de ce monde : au cours de plus de 100 guerres d'agressions depuis la fondation des Etats-Unis, les Américains ont tué avec leur propres armes des millions d'hommes. Ils ont décapité, démembré des femmes et des petits enfants sans défense, massacré avec du Napalm et incinéré ou réduit des êtres humains à des ombres avec leur bombe atomique…


Ancien enquêteur de la police criminelle de RDA (1974-1988), Jürgen Cain Külbel est journaliste indépendant et écrivain.
Traduction Monica Hostettler, JPH

L'état: Lénine

**Une conférence faite le 11 juillet 1919 à l'université Sverdlov.


Camarades, le thème de notre causerie d'aujourd'hui, selon votre plan d'études qui m'a été remis, est celui de l'Etat. J'ignore jusqu'à quel point cette question vous est déjà familière. Si je ne me trompe, vos cours viennent de commencer, et c'est la première fois que vous abordez ce sujet d'une façon suivie. Cela étant, il se pourrait fort bien que dans ma première conférence sur cette question si difficile, mon exposé ne soit ni assez clair ni assez intelligible pour beaucoup de mes auditeurs. S'il en était ainsi, que cela ne vous trouble pas, car le problème de l'Etat est un des plus complexes, un des plus difficiles qui soit, c'est peut-être celui que les savants, les écrivains et les philosophes bourgeois ont le plus embrouillé.

Aussi ne doit-on jamais s'attendre à réussir, au cours d'une brève causerie, à l'élucider entièrement d'emblée. Après la première causerie sur ce sujet, il convient de noter pour soi les passages non compris ou obscurs, afin d'y revenir une deuxième, une troisième, une quatrième fois ; afin de compléter et d'élucider plus tard, par la suite, ce qui était resté incompris, tant par des lectures qu'aux conférences et aux causeries. J'espère que nous aurons de nouveau l'occasion de nous réunir et qu'alors nous pourrons procéder à un échange de vues sur toutes les questions qui seront venues s'y ajouter et tirer au clair ce qui était resté le plus obscur. J'espère aussi que pour compléter les causeries et les cours, vous consacrerez un certain temps à lire au moins quelques-uns des principaux ouvrages de Marx et d'Engels. Je suis certain que dans la liste des livres recommandés et dans les manuels mis par votre bibliothèque à la disposition des étudiants de l'école d'administration et du Parti, - je suis certain que vous trouverez ces principaux ouvrages ; bien que, là encore, les difficultés de comprendre l'exposé puissent au premier abord rebuter certains, je dois une fois de plus vous prévenir qu'il ne faut pas que cela vous trouble, que ce qui n'est pas clair après une première lecture le deviendra à la seconde lecture, ou lorsque vous aborderez la question d'un autre côté ; je le répète, cette question est si compliquée et si embrouillée par les savants et les écrivains bourgeois, que quiconque veut y réfléchir sérieusement et se l'assimiler par lui-même, doit l'aborder à plusieurs reprises, y revenir encore et encore, la considérer sous ses différents aspects pour en acquérir une intelligence nette et sûre. Il vous sera d'autant plus facile d'y revenir que c'est une question à ce point essentielle, à ce point capitale de toute la politique que vous vous y heurtez toujours, quotidiennement dans tout journal, à propos de tout problème économique ou politique, non seulement à une époque orageuse et révolutionnaire comme la nôtre mais aussi aux époques les plus calmes : qu'est-ce que l'Etat, quelle est sa nature, quel est son rôle, quelle est l'attitude de notre Parti, du parti qui lutte pour renverser le capitalisme, du Parti communiste, à l'égard de l'Etat ; chaque jour, pour telle ou telle raison, vous serez amenés à cette question. Ce qu'il faut surtout, c'est que vos lectures, les causeries et les cours qui vous seront faits sur l'Etat, vous apprennent à aborder ce sujet par vous-mêmes, car il se posera à vous à tout propos, à propos de chaque question mineure, dans les imbrications les plus imprévues, dans vos causeries et vos discussions avec vos adversaires. C'est seulement le jour où vous aurez appris à vous orienter par vous-mêmes en cette matière que vous pourrez vous considérer comme suffisamment fermes dans vos convictions et les défendre avec succès devant n'importe qui et à n'importe quel moment.

Après ces brèves remarques, je passerai à la question même : qu'est-ce que l'Etat, comment il est apparu et quelle doit être, pour l'essentiel, l'attitude envers l'Etat du Parti communiste, parti de la classe ouvrière, qui lutte pour le renversement complet du capitalisme.

J'ai déjà dit qu'il n'est sans doute pas une question qui, sciemment ou non, ait été aussi embrouillée par les représentants de la science, de la philosophie, de la jurisprudence, de l'économie politique et du journalisme bourgeois. Très souvent, et aujourd'hui encore, on y fait intervenir des questions religieuses ; très souvent, les tenants des doctrines religieuses (ce qui est tout naturel de leur part), et aussi des gens qui se croient affranchis de tout préjugé religieux, mêlent au problème particulier de l'Etat des questions de religion ; ils tentent d'édifier une théorie bien souvent complexe, s'appuyant sur une conception et une argumentation d'ordre idéologique et philosophique, théorie selon laquelle l'Etat serait quelque chose de divin, de surnaturel, on ne sait quelle force vivifiante de l'humanité, qui confère ou doit conférer aux hommes, apporte avec soi, quelque chose qui n'a rien d'humain, qui lui vient du dehors, bref une force d'origine divine. Et il faut dire que cette théorie est si intimement liée aux intérêts des classes exploiteuses, propriétaires fonciers et capitalistes, elle sert si bien leurs intérêts, elle a si profondément imprégné les habitudes, les opinions, la science de messieurs les représentants de la bourgeoisie, que vous en trouverez des vestiges à chaque pas, et jusque dans la conception que se font de l'Etat les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, qui repoussent avec indignation l'idée qu'ils sont sous l'emprise de préjugés religieux, et qui sont convaincus de pouvoir considérer l'Etat avec une parfaite lucidité. Si cette question est si embrouillée et si compliquée, c'est parce que, plus que toute autre, elle touche aux intérêts des classes dominantes (ne le cédant à cet égard qu'aux principes de la science économique). La théorie de l'Etat sert à justifier les privilèges sociaux, à justifier l'exploitation, à justifier l'existence du capitalisme : ce serait donc une grosse erreur d'espérer qu'on fît preuve d'impartialité sur ce point, d'envisager ce problème comme si ceux qui prétendent à l'objectivité scientifique pouvaient vous donner à ce sujet le point de vue de la science pure. Dans la question de l'Etat, dans la doctrine de l'Etat, dans la théorie de l'Etat, vous retrouverez toujours, quand vous vous serez familiarisés avec cette question et l'aurez suffisamment approfondie, la lutte des différentes classes entre elles, lutte qui se reflète ou qui se traduit dans celle des différentes conceptions de l'Etat, dans l'appréciation du rôle et de l'importance de l'Etat.

Afin d'aborder ce sujet de la façon la plus scientifique, il convient de jeter un coup d'œil sur l'histoire, fut-il rapide, sur les origines et l'évolution de l'Etat. Dans toute question relevant de la science sociale, la méthode la plus sûre, la plus indispensable pour acquérir effectivement l'habitude d'examiner correctement le problème, et de ne pas se perdre dans une foule de détails ou dans l'extrême diversité des opinions adverses, la condition la plus importante d'une étude scientifique, c'est de ne pas oublier l'enchaînement historique fondamental ; c'est de considérer chaque question du point de vue suivant : comment tel phénomène est apparu dans l'histoire, quelles sont les principales étapes de son développement ; et d'envisager sous l'angle de ce développement ce que ce phénomène est devenu aujourd'hui.

J'espère que sur la question de l'Etat, vous lirez l'ouvrage d'Engels l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat. C'est une des oeuvres maîtresses du socialisme moderne, où l'on peut faire confiance à chaque phrase, être sûr qu'elle n'a pas été écrite au petit bonheur, mais qu'elle s'appuie sur une énorme documentation historique et politique. Sans doute, cet ouvrage n'est pas d'un accès et d'une compréhension également faciles dans toutes ses parties : quelques-unes supposent que le lecteur possède déjà certaines connaissances historiques et économiques. Mais je le répète : vous ne devez pas vous troubler si vous ne comprenez pas cet ouvrage à la première lecture, ce qui peut arriver à tout le monde. Mais lorsque vous y reviendrez par la suite, quand votre intérêt aura été éveillé, vous finirez par le saisir dans sa majeure partie, sinon entièrement. Si je mentionne ce livre, c'est parce qu'il montre comment aborder correctement la question sous le rapport que j'ai indiqué. Il commence par tracer un aperçu historique de l'origine de l'Etat.

Pour traiter convenablement cette question, de même que toute autre, par exemple la naissance du capitalisme et de l'exploitation de l'homme par l'homme, le socialisme, l'origine du socialisme, les conditions qui l'ont engendré, - pour aborder, dis-je, toute question de ce genre sérieusement, avec assurance, il faut d'abord jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'évolution historique. Sur ce point, on doit tout d'abord observer que l'Etat n'a pas toujours existé. Il fut un temps où il n'y avait pas d'Etat. Il apparaît là et au moment où se manifeste la division de la société en classes, quand apparaissent exploiteurs et exploités.

Avant que surgît la première forme de l'exploitation de l'homme par l'homme, la première forme de la division en classes - propriétaires d'esclaves et esclaves, - il y avait la famille patriarcale ou, comme on l'appelle parfois, clanale (du mot clan, génération, lignée à l'époque où les hommes vivaient par clans, par lignées), et des vestiges assez nets de ces époques anciennes ont subsisté dans les mœurs de maints peuples primitifs ; si vous prenez un ouvrage quelconque sur les civilisations primitives, vous y trouverez toujours des descriptions, des indications, des souvenirs plus ou moins précis attestant qu'il fut un temps plus ou moins semblable à un communisme primitif, où la société n'était pas divisée en propriétaires d'esclaves et en esclaves. Alors il n'y avait pas d'Etat, pas d'appareil spécial pour user systématiquement de la violence et contraindre les hommes à s'y soumettre. C'est cet appareil qu'on appelle l'Etat.

Dans la société primitive, à l'époque où les hommes vivaient par petits clans, aux premiers degrés du développement, dans un état voisin de la sauvagerie, une époque dont l'humanité civilisée moderne est séparée par des milliers d'années, on n'observe pas d'indices d'existence de l'Etat. On y voit régner les coutumes, l'autorité, le respect, le pouvoir dont jouissaient les anciens du clan ; ce pouvoir était parfois dévolu aux femmes - la situation de la femme ne ressemblait pas alors à ce qu'elle est aujourd'hui, privée de droits, opprimée ; mais nulle part, une catégorie spéciale d'hommes ne se différencie pour gouverner les autres et mettre en œuvre d'une façon systématique, constante, à des fins de gouvernement, cet appareil de coercition, cet appareil de violence que sont à l'heure actuelle, vous le comprenez tous, les détachements armés, les prisons et autres moyens de contraindre la volonté d'autrui par la violence, qui constitue l'essence même de l'Etat.

Si l'on fait abstraction des doctrines religieuses, des subterfuges, des systèmes philosophiques, des différentes opinions des savants bourgeois, et si l'on va vraiment au fond des choses, on verra que l'Etat se ramène précisément à cet appareil de gouvernement qui s'est dégagé de la société. C'est quand apparaît ce groupe d'hommes spécial dont la seule fonction est de gouverner, et qui pour ce faire a besoin d'un appareil coercitif particulier, - prisons, détachements spéciaux, troupes, etc., afin de contraindre la volonté d'autrui par la violence, alors apparaît l'Etat.

Mais il fut un temps où l'Etat n'existait pas, où les rapports sociaux, la société elle-même, la discipline, l'organisation du travail tenaient par la force de l'habitude et des traditions, par l'autorité ou le respect dont jouissaient les anciens du clan ou les femmes, dont la situation était alors non seulement égale à celle des hommes, mais souvent même supérieure, et où il n'existait pas une catégorie particulière d'hommes, de spécialistes, pour gouverner. L'histoire montre que l'Etat, appareil coercitif distinct, n'a surgi que là et au moment où est apparue la division de la société en classes, donc la division en groupes d'hommes dont les uns peuvent constamment s'approprier le travail d'autrui, là où les uns exploitent les autres.

Il doit toujours être évident pour nous que cette division de la société en classes au cours de l'histoire est le fait essentiel. L'évolution des sociétés humaines tout au long des millénaires, dans tous les pays sans exception, nous montre la loi générale, la régularité, la logique de cette évolution : au début, une société sans classes, une société patriarcale, primitive, sans aristocratie ; ensuite, une société fondée sur l'esclavage, une société esclavagiste. Toute l'Europe civilisée moderne passa par là : l'esclavage y régnait sans partage il y a deux mille ans. Il en fut de même pour l'écrasante majorité des peuples des autres continents. Des traces de l'esclavage subsistent, aujourd'hui encore, chez les peuples les moins évolués, et vous trouverez même à présent des institutions relevant de l'esclavage, en Afrique par exemple. Propriétaires d'esclaves et esclaves : telle est la première grande division en classes. Aux premiers appartenaient tous les moyens de production, la terre, les instruments, encore grossiers et primitifs, et aussi des hommes. On les appelait propriétaires d'esclaves, et ceux qui peinaient au profit des autres étaient dits esclaves.

A cette forme sociale, une autre, le servage, succéda au cours de l'histoire. Dans l'immense majorité des pays, l'esclavage se transforma en servage. Seigneurs féodaux et paysans serfs : telle était la principale division de la société. Les rapports entre les hommes changèrent de forme. Les propriétaires d'esclaves considéraient les esclaves comme leur propriété, ce qui était consacré par la loi : l'esclave était une chose qui appartenait entièrement à son propriétaire. Pour le paysan serf, l'oppression de classe, la sujétion, subsistait ; mais le seigneur n'était pas censé posséder le paysan comme une chose ; il avait seulement le droit de s'approprier les fruits de son travail et de le contraindre à s'acquitter de certaines redevances. Pratiquement, vous le savez tous, le servage, notamment en Russie où il s'était maintenu le plus longtemps et avait pris les formes les plus brutales, ne se distinguait en rien de l'esclavage.

Par la suite, à mesure que le commerce se développait et qu'un marché mondial se constituait, à mesure que s'étendait la circulation monétaire, une nouvelle classe, celle des capitalistes, apparut dans la société féodale. La marchandise, l'échange des marchandises, le pouvoir de l'argent, engendra le pouvoir du capital. Au cours du XVIIIe siècle, ou plutôt à partir de la fin du XVIIIe siècle, et durant le XIXe siècle, des révolutions éclatèrent dans le monde entier. Le servage fut aboli dans tous les pays d'Europe occidentale. C'est en Russie qu'il disparut le plus tard. En 1861, la transformation s'y produisit également, à la suite de quoi une forme sociale se substitua à une autre ; le servage cède la place au capitalisme où la division en classes demeurait, ainsi que des traces et des survivances du servage, mais où, pour l'essentiel, la division en classes affectait une autre forme.

Les détenteurs du capital, les possesseurs de la terre, les propriétaires de fabriques et d'usines constituaient et constituent dans tous les Etats capitalistes une infime minorité de la population, qui dispose de tout le travail de la nation et qui partant tient à sa merci, opprime et exploite la masse des travailleurs, dont la majorité sont des prolétaires, des ouvriers salariés qui, dans le processus de la production, ne se procurent des moyens de subsister qu'en vendant leurs bras, leur force de travail. Avec le passage au capitalisme, les paysans, disséminés et opprimés à l'époque du servage, deviennent en partie des prolétaires (c'est la majorité), en partie des paysans aisés (c'est la minorité) qui eux-mêmes embauchent des ouvriers et forment une bourgeoisie rurale.

Vous ne devez jamais perdre de vue ce fait fondamental : la société passe des formes primitives de l'esclavage au servage, et, finalement, au capitalisme ; en effet, ce n'est que si vous vous rappelez ce fait essentiel, si vous inscrivez dans ce cadre fondamental toutes les doctrines politiques, que vous pourrez les juger correctement et comprendre à quoi elles se rapportent ; car chacune de ces grandes périodes de l'histoire humaine - esclavage, servage et capitalisme - embrasse des milliers ou des dizaines de milliers d'années, et offre une telle diversité de formes politiques, de théories, d'opinions, de révolutions politiques, qu'il est impossible de se retrouver dans cette extraordinaire diversité, dans cette variété prodigieuse, se rattachant surtout aux théories politiques, philosophiques et autres des savants et des hommes politiques bourgeois, si l'on ne prend une bonne fois pour fil d'Ariane cette division de la société en classes, le changement des formes de la domination de classe, et si l'on n'analyse de ce point de vue tous les problèmes sociaux, d'ordre économique, politique, spirituel, religieux ou autre.

Si vous considérez l'Etat en partant de cette division primordiale, vous constaterez, comme je l'ai déjà dit, qu'avant la division de la société en classes, l'Etat n'existait pas. Mais à mesure que se dessine et s'affirme la division de la société en classes, avec la naissance de la société de classes, on voit l'Etat apparaître et se consolider. Au cours de l'histoire de l'humanité, des dizaines et des centaines de pays ont connu et connaissent l'esclavage, le servage et le capitalisme. Dans chacun d'eux, malgré les immenses transformations historiques qui se sont produites, malgré toutes les péripéties politiques et les révolutions corrélatives à ce développement de l'humanité, au passage de l'esclavage au servage, puis au capitalisme et à la lutte aujourd'hui universelle contre le capitalisme, - vous verrez toujours surgir l'Etat. Celui-ci a toujours été un appareil dégagé de la société et composé d'un groupe d'hommes s'occupant exclusivement ou presque exclusivement, ou principalement, de gouverner. Les hommes se divisent en gouvernés et en spécialistes de l'art de gouverner, qui se placent au-dessus de la société et qu'on appelle des gouvernants, des représentants de l'Etat. Cet appareil, ce groupe d'hommes qui gouvernent les autres, prend toujours en mains des instruments de contrainte, de coercition, que cette violence soit exercée par le gourdin à l'âge primitif, ou par des armes plus perfectionnées à l'époque de l'esclavage, ou par des armes à feu apparues au moyen âge, ou enfin au moyen des armes modernes qui sont, au XXe siècle, de véritables merveilles, entièremen| basées sur les dernières réalisations de la technique. Les formes sous lesquelles s'exerçait la violence ont changé, mais toujours, dans chaque société où l'Etat existait, il y avait un groupe d'hommes qui gouvernaient, commandaient, dominaient et qui, pour garder le pouvoir, disposaient d'un appareil de coercition, d'un appareil de violence, de l'armement qui correspondait au niveau technique de l'époque. Et c'est uniquement si nous considérons ces faits d'ordre général, si nous nous demandons pourquoi l'Etat n'existait pas quand il n'y avait pas de classes, lorsqu'il n'y avait ni exploiteurs ni exploités, et pourquoi il a surgi quand les classes sont apparues, que nous trouverons une réponse nette à cette question : quelle est la nature de l'Etat et quel est son rôle ?

L'Etat, c'est une machine destinée à maintenir la domination d'une classe sur une autre. Quand la société ignorait l'existence des classes ; quand les hommes, avant l'époque de l'esclavage, travaillaient dans des conditions primitives, alors que régnait une plus grande égalité et que la productivité du travail était encore très basse ; quand l'homme primitif se procurait à grand-peine ce qui était nécessaire à sa subsistance sommaire et primitive, il n'y avait pas, il ne pouvait y avoir de groupe d'hommes spécialement chargés de gouverner et faisant la loi sur le restant de la société. C'est seulement quand l'esclavage, première forme de division de la société en classes, est apparu ; quand une classe d'hommes, en s'adonnant aux formes les plus rudes du travail agricole, a pu produire un certain excédent, et que cet excédent qui n'était pas absolument indispensable à l'existence extrêmement misérable de l'esclave, était accaparé par les propriétaires d'esclaves, c'est alors que cette dernière classe s'est affermie ; mais pour qu'elle pût s'affermir, il fallait que l'Etat apparût.

Et il est apparu, l'Etat esclavagiste, appareil qui donnait aux propriétaires d'esclaves le pouvoir, la possibilité de gouverner tous les esclaves. La société et l'Etat étaient alors beaucoup moins étendus qu'aujourd'hui ; ils disposaient d'un moyen de liaison infiniment plus rudimentaire : les moyens de communication actuels n'existaient pas. Les montagnes, les rivières et les mers étaient de bien plus grands obstacles qu'à présent, et l'Etat se constituait dans des frontières géographiques beaucoup plus restreintes. L'appareil d'Etat, techniquement très imparfait, desservait un Etat aux frontières relativement étroites et à la sphère d'action limitée. Mais c'était quand même un appareil qui maintenait les esclaves assujettis, qui tenait une partie de la société sous la contrainte et l'oppression exercée par l'autre. On ne saurait obliger la majeure partie de la société à travailler régulièrement pour l'autre sans un appareil coercitif permanent. Tant qu'il n'y avait pas de classes, il n'existait pas. Quand les classes sont apparues, à mesure que cette division s'accentuait et s'affirmait, toujours et partout on voyait apparaître une institution spéciale : l'Etat. Les formes de l'Etat ont été extrêmement variées. Au temps de l'esclavage, dans les pays les plus avancés, les plus cultivés et les plus civilisés de l'époque telles la Grèce et Rome antiques, entièrement fondés sur l'esclavage, nous avons déjà diverses formes d'Etat. Alors, on distingue déjà la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie. La monarchie, c'est le pouvoir d'un individu ; en république, tout pouvoir repose sur l'élection ; l'aristocratie, c'est le pouvoir d'une minorité relativement restreinte ; la démocratie, c'est le pouvoir du peuple (en grec, le mot démocratie signifie littéralement : pouvoir du peuple). Toutes ces distinctions sont apparues à l'époque de l'esclavage. Mais malgré ces différences, que ce fût une monarchie ou une république aristocratique ou démocratique, l'Etat, à l'époque de l'esclavage, était un Etat esclavagiste.

Tous les cours d'histoire ancienne, toutes les conférences sur ce sujet vous parleront de la lutte entre les Etats monarchiques et républicains ; mais l'essentiel, c'est que les esclaves n'étaient pas considérés comme des hommes : je ne dis pas comme des citoyens, mais même comme des hommes. Au regard du droit romain, ils étaient des choses. Les lois concernant le meurtre, pour ne rien dire des autres lois relatives à la protection de l'individu, ne s'appliquaient pas aux esclaves. Elles défendaient uniquement les propriétaires d'esclaves, qui seuls jouissaient de tous les droits civiques. Monarchie ou république, c'était une monarchie ou une république esclavagiste. Tous les droits y appartenaient aux propriétaires d'esclaves, alors que les esclaves n'étaient que des choses aux yeux de la loi ; non seulement toute violence était permise à leur égard, mais même le meurtre d'un esclave n'était pas considéré comme un crime. Les républiques esclavagistes différaient par leur organisation interne : il y avait des républiques aristocratiques et des républiques démocratiques. Dans la république aristocratique, un petit nombre seulement de privilégiés avaient le droit de vote ; dans une république démocratique, tous le possédaient, tous les propriétaires d'esclaves, tous, sauf les esclaves. Il ne faut pas perdre de vue cette circonstance essentielle, car c'est surtout elle qui éclaire la question de l'Etat et met en évidence la vraie nature de celui-ci.

L'Etat est une machine qui permet à une classe d'en opprimer une autre, une machine destinée à maintenir dans la sujétion d'une classe toutes les autres classes qui en dépendent. Cette machine revêt différentes formes. Dans l'Etat esclavagiste, nous avons la monarchie, la république aristocratique, ou même la république démocratique. En réalité, si la forme de gouvernement variait à l'extrême, le fond ne changeait pas : les esclaves n'avaient aucun droit et restaient une classe opprimée, ils n'étaient pas considérés comme des êtres humains. Il en va de même dans l'Etat féodal.

Le changement survenu dans les formes d'exploitation a transformé l'Etat esclavagiste en Etat féodal. Cela avait une importance énorme. Dans la société esclavagiste, l'esclave n'a aucun droit, il n'est pas considéré comme un être humain ; dans la société féodale, le paysan est attaché à la terre. Ce qui caractérisait essentiellement le servage, c'est que la paysannerie (les paysans constituaient alors la majorité, la population des villes étant très peu nombreuse) était attachée à la glèbe, d'où le terme même de servage. Le serf pouvait travailler un certain nombre de jours pour son compte, sur le lopin de terre que lui avait donné le seigneur ; les autres jours, il travaillait pour son maître. La nature même de la société de classe subsistait : elle reposait sur l'exploitation de classe. Les seigneurs féodaux seuls avaient tous les droits ; les paysans n'en avaient aucun. Pratiquement, leur situation se distinguait fort peu de celle des esclaves dans la société esclavagiste. Pourtant une voie plus large s'ouvrait pour leur émancipation, pour l'émancipation des paysans, car le serf n'était pas considéré expressément comme la propriété du seigneur. Il pouvait passer une partie de son temps sur son lopin de terre, il pouvait, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'appartenir, jusqu'à un certain point ; les possibilités pour le développement des échanges et des relations commerciales étant devenues plus grandes, la féodalité se désagrégeait de plus en plus, la sphère d'émancipation paysanne allait s'élargissant. La société féodale a toujours été plus complexe que la société esclavagiste. Elle recelait un important élément de progrès commercial et industriel, ce qui dès cette époque conduisait au capitalisme. Au moyen âge, le servage prédominait. Là encore, les formes de l'Etat différaient, là encore nous avons la monarchie et la république, celle-ci toutefois sous un aspect beaucoup moins marqué ; mais toujours, les seigneurs féodaux constituaient la seule classe dominante reconnue. Le paysan serf était complètement lésé de droits politiques.

Sous l'esclavage comme sous le servage, la domination d'une petite minorité sur l'écrasante majorité des hommes ne peut se passer de la contrainte. Toute l'histoire abonde en tentatives incessantes des classes opprimées pour renverser l'oppression. L'histoire de l'esclavage connaît des guerres de dizaines d'années pour l'affranchissement des esclaves. Ainsi, le nom de "spartakistes", que se sont donné à présent les communistes d'Allemagne - seul parti allemand qui lutte réellement contre le joug du capitalisme, - ce nom, ils l'ont pris parce que Spartacus fut l'un des principaux héros d'une des plus grandes insurrections d'esclaves, il y a près de deux mille ans. Plusieurs années durant, l'Empire romain, entièrement fondé sur l'esclavage et qui semblait tout-puissant, fut se